Je n’ai pas regardé la vidéo du « dépeceur » de Montréal. Mais j’aurais pu. Sans rien demander, sans rien faire, j’ai vu apparaître, un soir où j’étais sur Twitter, un lien dont je n’ai pas tout de suite compris qu’il était LE lien. Balancé au milieu d’une conversation, perdu dans ma Timeline généraliste, j’aurais pu, par désoeuvrement, par mégarde, par fatigue, cliquer sans faire attention et me retrouver face à ce que de toutes façons je n’aurais pu regarder. Rétrospectivement, j’ai été autant choquée par la désinvolture avec laquelle ce lien a été livré en pâture à tout un chacun que par l’idée du contenu. Le « twittos » qui l’a négligemment tweeté a pignon sur rue, et est suivi par près de 10 000 personnes. Il n’est pas le seul à avoir tweeté ce lien, qui a voyagé un peu partout sur la toile, que ce soit surTwitter, Facebook ou ailleurs. Il est donc statistiquement certain que sur les centaines de milliers de personnes qui ont visionné ce « film » figuraient des jeunes internautes. Voire des enfants. Qu’ils aient cliqué sur le lien volontairement ou non n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’ils ont la possibilité de le faire, qu’il s’agisse de la vidéo du « dépeceur » ou d’autres vidéos, puisque le Net abrite, aussi, des petites boutiques de l’horreur en ligne.
Je me suis évidemment posé la question pour mes enfants : comment les protéger de ces atrocités ? Comment leur éviter le traumatisme d’un contenu choquant ? La viralité du Net fait que l’on peut facilement croiser de tout en ligne, du bon comme du moins bon, voire du pire. Dans la mesure où pour le moment il n’existe pas de solution miracle (que ce soit au niveau des fournisseurs d’accès ou des hébergeurs, où chacun se rejette la balle), j’estime que c’est à moi, en premier lieu, qu’incombe le devoir de les protéger, et, aussi, de les préparer à réagir s’ils devaient « tomber » un jour, en grandissant, sur des images ou des propos violents. De mes réflexions sont nées plusieurs conclusions, que je livre ici, et qui ne demandent qu’à être enrichies de votre expérience à vous, lecteurs et parents.
- Cette protection est quotidienne et commence hors ligne : que ce soit chez le marchand de journaux ou à la télévision, les enfants sont exposés à un monde pas franchement bisounours. En un peu plus d’un an, effet cour de récré oblige, j’ai été obligée d’expliquer à mes enfants un tsunami, une explosion nucléaire, un ex-futur président de la république française emprisonné à New York pour un scandale sexuel, et, clou du spectacle, un détraqué qui tire sur des enfants dans une école… Pour le moment, j’ai échappé au cannibale, mais pas à la jambe trouvée dans le bois de Vincennes, information sur laquelle est tombée mon fils par le hasard d’un entrefilet dans la presse locale, sobrement intitulé : « Trouvée : une jambe ». Bref. Etant donné leur jeune âge, ils sont finalement bien plus à l’abri quand ils jouent sur l’iPad ou l’ordinateur.
- A la télévision, s’ils voient une image « dure » comme cela peut arriver rien qu’en zappant pour aller sur Piwi, je leur dis de fermer les yeux, et on en parle tout de suite après pour dédramatiser. A ma connaissance, ils n’ont pas encore été exposés à des images choquantes sur le Net –je suis tout le temps, ou presque, sur leur dos pour le moment parce qu’on joue ensemble… – mais ils ont déjà le réflexe de cliquer sur la « petite croix en haut » pour quitter le navigateur si quelque chose ne leur plait pas.
- Quand ils jouent sur l’ordinateur, ils sont la plupart du temps dans un espace 100% sécurisé (principalement Bayam) parce que cela leur plaît. Mais les deux « grands » ont également leurs adresses de jeux pour enfants qu’ils tapent dans la barre d’adresse du navigateur. Ils commencent donc à prendre leur autonomie. En gros, je commence à leur apprendre à traverser la route tout seuls. Je leur ai donc appris à regarder à droite et à gauche : ne pas cliquer sur n’importe quoi. Je leur ai expliqué, sans rentrer dans les détails, qu’un lien pouvait en cacher un autre, en particulier une publicité. Ils commencent à comprendre qu’un clic n’est pas anodin.
- J’essaie de leur faire comprendre qu’ils sont acteurs de leur navigation sur le Net : je suis persuadée qu’un enfant qui est dans l’action – « c’est moi qui décide et pas la publicité », je schématise mais c’est le message que j’essaie de faire passer, « publicité » pouvant être remplacé par ce que l’on estime gênant pour les enfants – est plus à même de se débrouiller en ligne et de faire face à une situation pénible. Leur apprendre également qu’ils peuvent ré-agir en cas de problème : ils ont le droit pour eux.
- Il n’y a pour le moment pas de filtre sur l’ordinateur familial. D’abord parce qu’il n’y pas d’ordinateur familial – c’est sur le mien qu’ils surfent quand ils veulent jouer –, ensuite parce que par principe, je n’aime pas déléguer et déresponsabiliser. Mais je n’exclus pas de changer d’avis sur ce sujet si je constate un jour que les sessions de surf deviennent problématiques.
- J’essaie, aussi, de leur faire comprendre que s’ils ont des questions délicates à poser, je suis disponible pour y répondre. Je n’ai pas envie qu’ils aillent sur Google trouver des réponses… Ou leur faire comprendre que ce que l’on trouve sur Google n’est pas forcément la vérité. Toujours vérifier par soi-même… ou auprès de quelqu’un de confiance.
- J’essaie, surtout, de leur faire confiance à eux, et en particulier dans leur capacité à surmonter ce que nous adultes estimons inappropriés pour nos enfants. J’ai vu l’autre jour sur Facebook ce dessin, et je le trouve très révélateur, et bien vu…

Une mère ou un père ont toujours tendance à considérer leur progéniture comme des pauvres petits êtres fragiles. Je crois, et c’est une bonne nouvelle, qu’ils sont bien plus résistants que nous ne l’imaginons, et qu’ils sont capables d’intégrer bien plus de choses que nous ne le pensons. Il ne s’agit pas de les surexposer au monde qui les entoure, ni de les laisser faire n’importe quoi, mais de dédramatiser les rapports entre enfants et écrans… à condition d’avoir posé les bases. Et de pouvoir relire avec bonheur les conseils de l’indéfinissable danah boyd : « ne surveillez pas ce que font vos enfants sur Internet ».

