Ainsi posée, la question claque : Facebook peut-il détruire nos vies ? À vrai dire, ce n’est pas moi qui pose la question. Enfin si. Mais disons que je ne m’étais jamais posé la question en ces termes, somme toute assez définitifs. C’est Colombine, 22 ans, qui me l’a inspirée. Colombine fait partie des personnes victimes du bug Facebook, – ce bug qui aurait rendu publics des messages initialement privés –. Colombine témoigne dans Le Monde de son grand énervement quand elle a découvert le pot aux roses, elle se déclare « scandalisée » par cette « faute très grave ». Elle en tire la conclusion qui s’impose : ce bug est pour elle une « bonne prise de conscience de la méga puissance de ce réseau, et du fait qu’il détient le pouvoir de détruire nos vies ».
Chère Colombine, même si je comprends parfaitement ce que vous voulez dire, et si, bien que n’ayant pas été victime du bug, je partage votre énervement, je voudrais cependant vous rappeler que Facebook n’est jamais que ce que l’on en fait. Il faut être bien naïf pour s’imaginer que Facebook est réellement privé et gratuit : nous payons Facebook de notre personne, au sens propre comme au figuré. Plus nous alimentons, volontairement, l’ogre Facebook, plus il y prend goût et nous incite à le nourrir par tous les moyens. Dans les zoos, des affichettes précisent aux visiteurs : « Merci de ne pas nourrir les animaux ». Sur Facebook, c’est un peu pareil : plus nous alimentons notre Timeline de faits personnels, plus nous jetons en pâture nos statuts « privés », plus nous engraissons la bête qui en redemande pour mieux nous cibler. Si vous ne souhaitez pas que Facebook « détruise » votre vie, ne lui donnez pas de quoi vous détruire. Apprenez à publier, et non pas à raconter votre vie qui n’a de privé que ce que les paramètres de Facebook lui accordent selon leur humeur très changeante. Publier : du latin publicare, « mettre à la disposition du public », et par extension, faire connaître au moyen d’un texte écrit. Soit l’exacte inverse de l’intimité. En réfléchissant aux subtilités de la publication, vous verrez, chère Colombine, que si Facebook détruit un jour votre vie, c’est que vous aurez peut-être un peu trop engraissé l’ogre social.
Cependant, la question de la « destruction » de nos vies, au-delà de ce bug Facebook, se pose par la dépendance, réelle, tangible, à nos connexions diverses et variées. Il faut certes apprendre à publier – c’est même la seule maîtrise que nous puissions avoir, le seul contrôle que nous puissions exercer – mais il faut aussi bien avoir en tête que nos vies numériques, dont l’impact sur nos vies IRL n’est plus à prouver, sont au final peu de choses, et sont totalement indépendantes de notre volonté, qu’il s’agisse des paramètres, et de l’aspect technique. La moindre panne – comme Gmail, Twitter ou Orange en ont récemment fait les frais – et c’est panique à bord. Un tuyau coupé, un serveur en rade, et tout un pan de nos vies est en suspend, voire à reconstruire. Ayons donc bien en tête que nos vies numériques sont formidables, mais corvéables, et, surtout, tellement fragiles.
À lire pour prolonger la réflexion :
Témoignage des utilisateurs Facebook victimes du bug. http://rezonances.blog.lemonde.fr/2012/09/25/facebook-bug-fail-messages-post-public-vie-privee/
« Facebook et le paradoxe de la vie privée », un article de Jean-Marc Manach. http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2012/09/25/facebook-et-le-paradoxe-de-la-vie-privee/#more-3629
«Bug» Facebook: l’hallucination collective, le cauchemar de la vie privée, l’analyse de Vincent Glad dans Slate. http://rezonances.blog.lemonde.fr/2012/09/25/facebook-bug-fail-messages-post-public-vie-privee/

