Longtemps, je me suis couchée tard en m’interrogeant sur cette notion de « digital native ». Non pas tant pour savoir quels étaient les comportements types de cette génération, mais plutôt pour comprendre les différences entre générations « nées avec » une connexion, et celles nées sans – c’est-à-dire la mienne -. Qu’est-ce qui différencie un ado qui passe son temps devant des écrans – quels qu’ils soient – d’une journaliste blogueuse mère de famille quarantenaire qui passe son temps devant les écrans – quels qu’ils soient – ?
Hors connexion
Une fois de plus, ce sont mes petits zèbres qui m’ont apporté la réponse : ils ont été un peu décontenancés de se retrouver, récemment, face à un ordinateur qui ne pouvait les conduire où bon leur semblait (des sites de jeux pour leur âge en l’occurrence). Autrement dit, un ordinateur sans connexion à Internet. Ils auraient été des poules face à un couteau, la situation aurait été identique. Extrait d’un dialogue qui suivit leur découverte : Eux, dépités : « Mais alors à quoi ça sert ? » Moi, positive : « Ben, euh, à regarder des DVD, des photos » Eux, sans appel : « C’est nul ». Bim. Même si je comprends (voire partage) leur point de vue, la grosse différence entre eux et moi, c’est que je *sais* qu’une connexion n’est pas forcément permanente, et qu’elle n’est pas toujours possible selon l’endroit où l’on se trouve. Je sais, aussi, qu’une connexion Internet est un élément rajouté à l’ordinateur, et qu’un ordinateur n’a pas nécessairement besoin d’une connexion pour fonctionner. Du moins l’ordinateur tel que j’ai commencé à m’en servir… en 1990.
Pour mes enfants et toute leur génération, la connexion est aussi naturelle, que l’électricité l’est pour moi. Ils ont la notion du « web everywhere » innée (ok, un petit peu acquise par la force de l’exemple familial), tandis que la connexion est, pour moi et toute ma génération, un acquis formidable, indispensable, mais qui s’assortit également d’une non connexion. Je dis non connexion, pour couvrir le spectre assez large de ces périodes sans connexion, qu’il s’agisse d’un acte volontaire (que l’on nommera la déconnexion), ou involontaire (que j’appellerai le hors connexion). Pour mieux illustrer mon propos, à la manière des élèves de l’Actors Studio, je vous écris depuis un espace temps hors connexion, à la seule lumière (2 barrettes par intermittence) d’une faible 3G sur l’iPhone. Je suis en pleine non connexion involontaire, et mes kids ne sont certes pas traumatisés, mais ils viennent de prendre conscience qu’Internet n’est pas encore everywhere.
La vie est un long flux tranquille
C’est donc là la différence entre les digital natives et les autres : pour eux, où que l’on soit, quoi que l’on fasse, le monde doit être à portée de clic, sans que cela pose question. Ils n’ont aucune notion de déconnexion ou de hors connexion. Cela ne fait pas partie de leur conception du quotidien. Google est leur ami perpétuel, l’impatience est une seconde nature, les objets sont tactiles, Face Time est une télé familiale, et les écrans sont des moyens de transport comme les autres. De la même manière qu’il est inconcevable à ma génération d’imaginer une maison sans eau courante ou électricité, il est inconcevable à la génération Z d’imaginer un monde sans connexion, un écran sans liens. Pour eux, la vie est un long flux tranquille. C’est donc cela, le chaînon manquant entre les X et les suivants : la non connexion, l’a-connexion… Les X sont des mutants, nés sans ordinateur, aujourd’hui totalement connectés, mais ayant *conscience* de la connexion, et de ce qu’ils lui doivent. Mais pour cette génération Z qui arrive, la déconnexion relève probablement, à l’inverse, d’une inconscience totale.
À lire à propos de connexion/déconnexion, l’excellent billet de Michel Guillou.


