La scène se passe dans un jardin d’enfants. Un grand dadais désœuvré de 13/14 ans – appelons-le Neuneu – casse les pieds, les oreilles, les bonbons et accessoirement les jeux des plus petits. Les parents ont beau faire la grosse voix et menacer, Neuneu ne s’arrête pas, et continue de terroriser le jardin d’enfants, qui se vide petit à petit. Lorsque tout à coup, une mère plus (af)futée que les autres s’approche calmement du trouble-fête, braque son smartphone sur lui, et lui tient à peu près ce langage : « Si tu n’arrêtes pas immédiatement, je poste ta photo sur Facebook et ça va être ta fête ». […] Comme ces trois petits points, Neuneu est resté en suspension, stoppé net dans sa volonté de se faire remarquer, et ainsi eut lieu le miracle : trente secondes après l’intervention de cette mère courage, on entendit à nouveau le rire des enfants et le chant des oiseaux dans le parc, la paix était enfin revenue sur les toboggans et les balançoires. Le grand dadais désœuvré et désormais médusé avait quitté les lieux sans demander son reste, les épaules voûtées sous le poids du choc de la photo, avec l’air effaré de celui qui vient de se prendre un pavé dans la figure. Le reste de l’assemblée – les parents – retenait également sa respiration, ébahi par l’audace de cette mère, certainement aussi un petit peu envieux de son pouvoir quasi magique.
La réaction de cette maman n’a pourtant rien de sorcier : un smartphone pour la baguette, « ta photo sur Facebook » pour la formule, et c’est la paix assurée pour celui qui la prononce, tant la menace est concrète, simple à mettre en œuvre et lourde de conséquences. La scène du jardin d’enfant est la preuve que la réputation, sur Facebook et bien évidemment « dans la vraie vie », est le nouvel enjeu, et devient une arme de dissuasion massive. Après les ados qui en ont parfois abusé à leurs risques et périls, voilà les parents qui s’y mettent. Je ne parle pas seulement de ces parents suffisamment frappés pour humilier leurs propres enfants sur Facebook, mais des parents lambda, comme cette mère du jardin d’enfant, qui ont bien compris les tenants et les aboutissants de la publication de photos en ligne. Les ados ont intégré cette notion depuis longtemps (sans forcément la maîtriser) mais désormais, la réputation en ligne déborde du cadre plus ou moins strict de Facebook et du monde adolescent, pour devenir un moyen de pression efficace sur toute personne qui nous paraît pénible – comme Neuneu au jardin d’enfant –. Aussi décriée soit-elle, la puissance de feu du média Facebook est indéniable. Nous entrons doucement, inconsciemment, dans une période d’équilibre dans la dissuasion, sorte de guerre froide 2.0, où celui qui déclenchera la photo déclenchera également les hostilités…
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