À quand remonte la dernière fois où vous vous êtes ennuyé ? Faites un effort et essayez de vous souvenir. En faisant la queue au supermarché ? Dans la salle d’attente du dentiste ? À l’aéroport ? Dans le train ? Dans le métro ? En réunion ? Au dîner chez les Machin ? Devant Louis la Brocante ? Maintenant que vous avez repéré ces moments, demandez-vous ce que vous avez fait quand vous avez senti que l’ennui vous guettait. Quand vous avez vu se profiler un temps mort. Un temps d’attente, un temps sans rien d’autre à faire… que de sortir son smartphone. Bingo ! Le temps mort, figé, où il ne se passe rien, où l’esprit est livré à des vagabondages du type « ai-je bien fermé le gaz ? », tandis que le corps s’avachit et soupire, est-il une espèce en voie de disparition ? Le smartphone, qui a déjà affaibli quelques petits trucs sur son passage comme l’appareil photo ou le camescope, est-il en passe d’être la killer app contre l’ennui, « ce mortel ennui » ?
Ne niez pas, je vous observe. Tous. Tous les jours. Dans tous ces lieux tellement voués à l’attente qu’ils ont leur salle. Je vous vois, dans le métro, les ados, dégainer votre HTC et écouter de la musique; je vous vois, l’homme pressé, dans le train, plonger le nez dans votre Blackberry pour checker vos mails ; je vous repère, les twittas déguisées en mères de famille avec votre iPhone, sagement assises sur les bancs du jardin d’enfant ; je vous vois, dans la salle d’attente du médecin, le monsieur enrhumé, éternuer sur votre Galaxy pour essayer de vous connecter sur Doctissimo. Je vous vois, je le sais, je suis votre semblable.
Avec le smartphone à portée constante de main, l’ennui n’a plus cours. Le temps n’est plus jamais mort. Il n’y a plus d’heure à tuer. Juste des applis à lancer, des messages à envoyer, des infos à lire. L’esprit peut désormais (au moins en théorie) se connecter en permanence ailleurs, hors les murs, sans attendre. L’esprit ne vagabonde plus, il pratique la sérendipité. C’est en ces moments vides que la vie numérique prend toute sa dimension. C’est là qu’elle peut pleinement s’affirmer, sans être perçue comme une seule surcouche de la réalité – je suis à mon bureau ET je suis sur Facebook –. La vie numérique est partout, y compris dans ces interstices du quotidien, et le temps s’accélère avec elle.
Les enfants sont comme nous, ils ont eux aussi le réflexe écrans dès qu’ils ont l’impression de s’ennuyer. « Je peux faire de la Wii, je peux avoir l’iPad, je peux faire des jeux sur l’ordinateur » sont des phrases pavloviennes à la mode 2.0, dès qu’un moment d’inactivité potentielle se dessine. J’ai souvent lu que l’ennui était nécessaire au développement de l’enfant, parce que c’est en ces moments où l’enfant n’a rien à faire qu’il développe des stratégies pour s’occuper et découvre ainsi des nouvelles activités. Ou se repose, simplement. En même temps, l’ennui, il faut bien le reconnaître, c’est tout de même vertigineusement lassant. Alors finalement, la solution pour tout le monde, grands comme petits, c’est peut-être d’apprendre à s’ennuyer devant un écran.

