Oui, les réseaux sociaux ont aussi des vertus pédagogiques. Certains enseignants les utilisent avec profit dans leur classe. Après Jean-Roch Masson qui fait tweeter ses CP, Parents 3.0 a eu envie d’interviewer Delphine Regnard, professeur de lettres, de latin et de grec en lycée, qui utilise les blogs et Twitter avec ses élèves. Avec sa vision des choses et son utilisation du numérique, les langues dites mortes s’épanouissent en ligne. Entretien.
Depuis quand et de quelle manière utilisez-vous les Tice (Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) en classe, et en particulier les réseaux sociaux ?
J’utilise les Tice depuis plus d’une dizaine d’années, car elles ont très vite montré leur utilité pour la classe. J’ai commencé à les faire utiliser à mes élèves de latin puis de grec en salle informatique. J’ai beaucoup utilisé la video-projection, irremplaçable pour montrer un temple grec et sa beauté. En salle multimédia, je faisais faire des recherches Internet et des exercices en ligne qui motivaient les latinistes et leur faisaient apprendre leurs déclinaisons et conjugaisons ! Ces séances étaient vécues comme des moments récréatifs (au sens étymologique du mot). Quand je suis arrivée au lycée où j’enseigne à présent, j’ai continué à emmener mes élèves en salle multimédia, y compris en cours de français avec la même utilisation : exercices en ligne, recherches, utilisation du dictionnaire… Avec l’arrivée du TNI (tableau numérique interactif), d’autres utilisations se sont développées, notamment l’usage de la carte heuristique : par exemple, les latinistes ont eu à en construire une sur les emplois du subjonctif à partir de leur manuel qui les recensait de deux façons, soit par la nature de la proposition, soit par l’emploi des modes. C’est ainsi un exercice de synthèse et d’appropriation de notions grammaticales qu’ils ont dû et pu effectuer.
L’utilisation des réseaux sociaux est toute récente : j’ai d’abord créé des blogs pour mes classes (depuis 4 ans) sans forcément faire y participer les élèves. Il y a deux ans, j’ai tenté de leur faire créer une page netvibes, qui servirait de manuel, mais l’entreprise fut difficile à mener (http://www.netvibes.com/manuel2nde#Accueil). Cette page se faisait en parallèle d’un blog auquel les élèves devaient contribuer (en français et Histoire-géographie) : http://blog.crdp-versailles.fr/ent2ndesah/. C’est cette expérience qui m’a vraiment fait comprendre l’utilité de faire publier aux élèves leurs travaux, leurs commentaires, etc. L’enjeu d’un blog est non seulement de proposer un espace valorisant pour les travaux mais aussi de rencontrer un lectorat autre que la classe. C’est cette difficulté à faire connaître le blog qui m’a ensuite convaincue de l’intérêt de Twitter. J’ai créé un compte classe pour mes élèves de Terminale (@littlyc), qui leur a permis de prendre position sur les lectures obligatoires à mener et de sortir de l’exercice unique de la dissertation. On affichait le mur de tweets et un élève servait de secrétaire à la classe qui dictait tour à tour ses phrases. Certains élèves ont créé à cette occasion leur propre compte pour échanger davantage. Le deuxième compte que j’ai créé fut celui de ma classe de 2nde (@jevousecris) : cette fois-ci, j’ai proposé à ceux qui le désiraient de créer leur compte particulier, avec la précision qu’il s’agissait d’un compte professionnel qui était donc soumis à certaines contraintes (signifiées sur la charte). Nous avons utilisé Twitter pour échanger en salle informatique car les élève s’y tournant le dos face à leur écran, la communication était plus aisée sur cet écran. J’ai aussi proposé des activités d’écritures : aux Terminales pour des haïkus qui rendent compte de leur lecture de Fin de partie de Beckett, aux 2ndes pour des réponses au questionnaire de Proust par exemple. Il s’agissait donc à chaque fois de multiplier les occasions d’écrire et de leur en donner le goût et l’assurance : sur Twitter, le lien se crée par les messages écrits et c’est ce qui est particulièrement intéressant. Une mauvaise maîtrise de la langue disqualifie assez vite : le soin à apporter aux messages fut donc une priorité évidente pour les élèves.
Lorsque vous avez mis en place l’utilisation des Tice en classe, comment les élèves ont-ils réagi ? Et leurs parents ?
Les élèves n’ont pas été du tout d’emblée convaincus de l’intérêt d’utiliser Twitter en classe, d’abord parce qu’ils ne connaissaient pas ce réseau ! Ensuite, une certaine timidité les a aussi empêchés de se saisir de l’outil. Les Terminales ont découvert que tweeter les relançait dans leur travail et leur permettait de débattre sur leurs interprétations. Ils ont pu « rencontrer » le webmestre du site officiel sur Charles de Gaulle, dont le tome III des Mémoires de guerre sont au programme. Ce webmestre les a mis en relation avec des historiens qui travaillent sur le site, et qui ont ainsi pu répondre à leurs interrogations sur l’œuvre. Ils ont aussi rencontré d’autres élèves, notamment un d’un autre lycée qui s’est montré particulièrement stimulant et avec lequel certain-e-s ont gardé contact, et moi-même. Les parents n’ont réagi que par leur signature et par l’accord que certains (très peu) ont donné en fin d’année pour autoriser leur enfant à garder leur compte de façon privée cette fois-ci. Certaines élèves sont si ravies d’écrire et d’échanger qu’elles ont tout de suite cherché à échanger avec mes élèves de cette année. J’ai continué à utiliser le compte de Terminale et en ai créé un pour mes latinistes (@latinTle) pour les faire écrire en latin : les 140 caractères sont amplement suffisants pour oser écrire quelques mots, qui vont être lus par des professeurs, des spécialistes de latin ou de grec, mais aussi d’autres personnes ayant fait du latin, en France et à l’étranger. On retrouve ainsi la dimension de langue commune qu’a eue le latin et qu’a maintenant l’anglais. Chaque tweet est l’occasion de révisons grammaticales car les élèves ont plus l’habitude de traduire du latin vers le français que l’inverse, d’où la difficulté de l’exercice.
Après une première année d’utilisation, quel bilan tirez-vous de cet usage ? Quel est l’apport d’un outil comme Twitter dans l’enseignement des lettres, en particulier dans l’enseignement des langues anciennes ? En quoi le fait que Twitter limite les échanges à 140 signes peut-il s’avérer un atout pour faire vivre le latin ou le grec ?
J’en tire un bilan positif : faire écrire sur un réseau social est une occasion unique de permettre aux élèves de communiquer dans des conditions réelles, les contraintes de maîtrise de la langue et d’honnêteté intellectuelle (citer ses sources, s’interdire le copier-coller et/ou le plagiat…) ne sont plus des exercices d’école, sans nécessité parfois à leurs yeux, mais des impératifs à observer pour entrer dans une communication faite de respect et d’échanges. Le professeur de lettres y trouve un grand intérêt, lui qui a à enseigner l’énonciation dans des situations variées et l’adaptation du contenu et de la forme au destinataire et à cette situation. C’est aussi un excellent moyen d’éduquer aux médias les futurs citoyens qui auront, qu’on le veuille ou non, à utiliser le web et Internet dans leurs vies professionnelle, et même probablement privée.
J’ai fixé tout de suite comme objectifs aux latinistes de montrer que le latin pouvait s’apprendre de façons multiples et permettre des rencontres et des échanges : ils sont convaincus de l’intérêt de Twitter pour faire connaître aux élèves de 3ème notamment les possibilités de l’étude de cette langue. Nous avons commencé à rencontrer des élèves qui se prennent au jeu et essaient à leur tour de répondre. Faire faire du latin sur Twitter, c’est d’abord montrer que si la langue est « morte », son étude n’est pas moribonde ni sclérosante et constitue elle aussi une ouverture sur le monde par les échanges notamment culturels qu’elle permet.
Pour suivre Delphine Regnard sur Twitter : http://twitter.com/drmlj
Ses blogs
http://enseignant.hypotheses.org/
Lexique
TNI : le tableau numérique interactif est un tableau blanc tactile, muni d’un stylo électronique.
Carte heuristique : on l’appelle aussi « mind map », qui, comme son nom l’indique en anglais, est une « carte mentale ». Elle permet de représenter des données sous forme d’arborescence.
Netvibes : outil qui permet d’agréger et d’organiser du contenu en ligne et de le partager.



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