Il est beaucoup question actuellement de l’enseignement, ou non, de la programmation informatique aux enfants. Faut-il leur apprendre à considérer autrement les ordinateurs ? Est-il nécessaire de leur apprendre à mettre les mains dans le « cambouis informatique » pour leur ouvrir l’esprit et ne pas en faire de simples « consommateurs » ? Des initiatives intéressantes sont prises hors du cadre scolaire, comme les « coding goûters », où, l’air de rien, des enfants apprennent les rudiments du code entre deux bonbons.
Pour en savoir plus sur cette question de l’enseignement du code aux enfants, Parents 3.0 a demandé son avis à Benjamin G. Thierry, enseignant à l’université Paris-Sorbonne (IUFM de l’Académie de Paris). Il enseigne l’histoire des médias et est co-responsable de la formation au C2i2e (Certificat Informatique et Internet). Il a notamment publié avec Valérie Schafer, Le Minitel. L’enfance numérique de la France, (Paris, Nuvis, 2012, 250 p). Pour lui, « ce n’est pas de savoir programmer qui est essentiel, mais de savoir s’orienter, utiliser et s’autonomiser dans une galaxie d’objets et de services toujours plus nombreux ». Interview.
On voit régulièrement resurgir la question de l’enseignement de la programmation informatique à l’école. En quoi y a-t-il un mythe de « l’enfant programmeur » ?
Effectivement, on voit depuis une quarantaine d’années revenir sur le devant de la scène cette thématique de la nécessité d’un enseignement de la programmation à l’école. Dans les années 1970, les premières réflexions émergent autour de ce sujet avec le langage Logo de Seymour Papert et en France avec les grands plans d’équipements des établissements scolaires (dont le plus connu reste encore aujourd’hui le Plan Informatique pour Tous de 1985).
Je ne suis pas opposé à ce que l’on intègre des cours de programmation dans le cursus secondaire. On parle depuis quelques temps déjà de la possible émergence d’une filière scientifique qui ferait une place à cette discipline et c’est tant mieux. Ce serait une bonne chose car je crois que la programmation permet de développer de réelles qualités de rigueur dans le raisonnement et offre des perspectives professionnelles qui ne sont pas négligeables.
De là à une faire une grande cause comme certains peuvent le faire, il y a un gouffre. Car, si l’on prend le temps d’analyser les discours qui portent ces projets, on se rend compte qu’ils reposent sur une idée commune : pratiquer la programmation, dès le plus jeune âge si possible, permettrait de comprendre les grands enjeux que pose le numérique à nos sociétés. C’est une idée qui me paraît, en tant que pédagogue, fausse et, en tant qu’historien, anachronique.
Fausse d’un point de vue pédagogique parce que la pratique ne signifie nullement la compréhension. Le numérique est un domaine complexe dont le discernement des principaux enjeux me semble essentiel. Et c’est pour cela qu’il me paraît plus important d’introduire l’étude du numérique dans les matières existantes : le professeur de philosophie, de lettres et bien sûr d’histoire ont des choses bien plus intéressantes à dire que le technicien qui a une vision internaliste de son objet. Si l’objectif est de créer des esprits autonomes et critiques, ce n’est certainement pas par la programmation que cela peut passer. A l’inverse, travailler sur le modèle économique d’un Google ou d’un Facebook, montrer les continuités d’usage et de représentation entre télégraphe, téléphone et Internet ou travailler sur l’éthique ça me paraît plus fondamental pour le futur citoyen à l’ère des réseaux.
Anachronique, cette idée l’est également selon moi, parce qu’elle va à l’encontre d’une tendance forte des technologies du numérique : l’invisibilisation. Qu’est-ce que cela signifie ? Que depuis l’origine, on peut interpréter le cheminement des technologies numériques dans notre société comme une intégration de plus en plus poussée d’une part, mais également comme l’augmentation de notre facilité à interagir avec elles d’autre part. En tant qu’historien des interfaces homme-machine, ce qui me frappe c’est la diffusion massive des outils depuis trente ans grâce à leurs capacités à se mettre à portée du grand public. Or, aujourd’hui, ce n’est pas de savoir programmer qui me paraît essentiel, mais de savoir s’orienter, utiliser et s’autonomiser dans une galaxie d’objets et de services toujours plus nombreux. Il m’apparaît à rebours de l’évolution générale de faire la promotion de la « mise des mains dans le cambouis » quand les outils en viennent à nous en dispenser de mieux en mieux. Là encore, les enjeux se situent plus dans la compréhension critique des usages et pas dans l’architecture du code.
Ne serait-ce pas une ouverture d’esprit supplémentaire pour les enfants d’avoir des notions de programmation ?
Je suis parfaitement d’accord avec vous. Cela apporte « une ouverture d’esprit » au même titre que la pratique d’une langue, de la musique ou de l’étude de tout autre système structuré. C’est dans la confrontation avec cette logique de la programmation que l’on peut espérer un bénéfice pour nos élèves ou nos enfants. Que ce soit la programmation ou autre chose. Cela me rappelle d’ailleurs une discussion que j’avais eue il y a quelques années avec un éminent chercheur de l’Inria. Quand je lui avais demandé ce qui lui avait le plus servi dans son parcours de programmeur et de chercheur, il m’avait répondu « le latin » et m’avait expliqué que c’était au contact de cette langue qu’il avait formé son esprit à une combinatoire qui lui avait facilité l’entrée dans la logique du code.
Si l’école ne s’en charge pas, comment ce type d’enseignement peut-il/doit-il se faire ?
L’école va s’y mettre, j’en suis certain. Est-ce la meilleure manière d’intégrer la programmation à nos parcours scolaires ou universitaires ? Je n’en suis pas certain. Le problème de la technologie numérique, c’est sa vitesse d’évolution. Or, l’école ne vit pas sur les mêmes rythmes. Certains lui en font d’ailleurs le reproche, mais c’est se méprendre sur son rôle : installer des fondamentaux et transmettre une culture. Aussi, en dehors de ce qui relèverait d’une « initiation », je crois que la programmation a toute sa place dans le supérieur, à un moment où l’élève choisit une voie. Avant cela ne me semble pas pertinent. Le problème plus spécifique du supérieur, c’est son cloisonnement, il serait intéressant de permettre un peu plus aux étudiants de se construire des parcours à la carte. On pourrait alors imaginer des cursus vraiment composites et des diplômés compétents en programmation et dans un autre domaine où il pourrait tirer profit de leur savoir-faire informaticien.
Comment accompagner au mieux les enfants dans leur relation avec l’univers ultra-connecté qui est le leur ? Quelle sorte de liens sont-ils en train de tisser, qu’il s’agisse des appareils (smartphones, etc.), ou des êtres humains ?
C’est une question complexe. Je pense que la solution n’est pas univoque. Le plus important réside à mon sens dans l’accompagnement. Cela n’a pas de sens de dire : « les technologies sont formidables, mettons les enfants au contact le plus tôt possible » ou de prôner l’inverse en disant « l’écran c’est le diable, mon gamin n’en aura jamais ». Encore une fois, le problème ne réside pas dans le média, mais dans son usage. Des parents présents, qui ne déchargent pas sur l’ordinateur de leur rôle comme certains le font depuis longtemps avec la télévision, seront dans le vrai quoi qu’il arrive. Vous aimez jouer sur votre ordinateur ? Jouez avec votre enfant ! Où est le problème ? Des logiciels adaptés à son âge existe et ce sera un bon moment pour lui et pour vous. Soyez présents, expliquez les choses et encadrez le temps passé sur cette activité. Pour moi, c’est ça une éducation aux médias qui commence bien. C’est une éducation humaniste dans le vrai sens du terme : l’humain est là, en l’occurrence, le père ou la mère et il joue son rôle d’accompagnateur. Être parent c’est prendre le temps et avoir du bon sens. Et ça, l’ère numérique n’est pas près de le changer !



Bonjour,
Merci pour cette interview, je trouve ce debat essentiel pour l’education du futur, et d’avoir des avis divers permet de mieux cerner les besoins.
En revanche, je trouve que d’apprendre la programmation est tout aussi essentielle que d’apprende les mathematiques.
De dire que programmer n’est pas nescessaire et qu’il suffit de savoir utiliser les outils numerique est equivalent a dire que de savoir compter est inutile a partir du moment ou on sait se servir d’un boulier..
On vit dans un monde de plus en plus numerique, cela est un fait. Quand 90% de notre quotidien est dependant de l’informatique (et donc de la programmation), n’est il pas logique que chacun puisse contribuer, modifier et ameliorer ses outils?
D’une certaine maniere, ne pas savoir programmer nous rend dependants de ceux qui savent, et cela nous empeche d’etre totalement libre de nos actions.
Personellement, je prefere passer 1 semaine a comprendre les rudiments d’un language de programmation que de devoir passer 1 mois a effectuer la meme tache car un logiciel n’existe pas.
Bref, la programmation a l’ecole, peut etre pas, mais la programmation dans le secondaire? Oh oui!
Merci pour ce commentaire.
Je CRS que nos avis diverge sur le point essentiel de la nécessité de la programmation.
Je ne la comparerais pas avec les mathématiques et le boulier, puisque le boulier ne sert à rien sans mathématiques alors que l’ordinateur est utilisable sans notions de programmation (ce qui me parut essentiel).
Je remarque aussi que la dépendance est condition commune dans notre société qui connaît la division du travail : nous sommes tous dépendants les uns des autres et pas uniquement envers ceux qui programment. Je suis dépendant du savoir(faire) de mon banquier, de mon dentiste et de mon garagiste, mais je n’ai pas le temps de me préoccuper de toutes ces choses intéressantes que sont la finance, la médecine dentaire et la mécanique. Pourtant j’utilise mon compte, mes dents et ma voiture tous les jours.
Encore une fois, il ne s’agit pas d’être contre l’enseignement de la programmation, mais contre un systématisme en la matière.
Bonne soirée
Mon correcteur automatique remplacé « sais » par « CRS »… Mais que font les programmeurs ?
Haha justement, si tout le monde savait programmer, et bien tout le monde pourrait corriger ce bug, et le correcteur d’orthographe n’en serait que meilleur!
Bonjour,
Je ne pense pas que les enfants aient BESOIN de savoir programmer, mais par contre qu’ils disposent de mentors qui maîtrisent les rouages afin de leur faire comprendre le fonctionnement de la chaîne d’information numérique et surtout la chaîne de la publication.
Cette phrase tirée de votre article :
Or, aujourd’hui, ce n’est pas de savoir programmer qui me paraît essentiel, mais de savoir s’orienter, utiliser et s’autonomiser dans une galaxie d’objets et de services toujours plus nombreux.
Oui, c’est essentiel, mais aussi et surtout pour NE PAS s’orienter ni utiliser ces objets et services toujours plus nombreux.
En gros, ne pas s’aliéner au numérique non pas par lacune, mais par choix. Choisir de ne pas avoir de profil Facebook, de ne pas envoyer de texto pendant un cours, de ne pas répondre au téléphone en présence d’un interlocuteur…
Le choix en connaissance de cause, le libre-arbitre, toujours !
d’abord, je suis moi aussi dans le métier, et, comme j’ai 50 piges, je suis un vieux con informaticien … voilà pour l’intro …
Pour le reste :
On à l’air de découvrir en France qu’apprendre la programmation aux enfants peux éventuellement leur apporter plus que les laisser faire des « pâtés » dans paint ou faire 1+1 dans excel, ou retaper des rédactions dans word …
Les « anglo-saxons » le savent depuis 10 ans (si c’est pas plus), et, avec leur pragmatisme tout « protestant » (je m’en fout je ne le suis pas) ils ont depuis biens des années à mettre en oeuvre des programmes d’apprentissages qui ferait de leur gosse des gens un peu plus « savants » que des « push and play » que nos bambins sont en train de devenir …
Depuis des années l’outil scratch , puis dernièrement le raspberryPI sont des fer de lances de cette façon de considérer les cerveaux des gosses comme des « réceptacles »dignes de ce nom.
Nous, en bons français que nous sommes, nous prônons toujours quelque chose, et, il y en a toujours pour venir nous expliquer le contraire ; comme par exemple les cas de « dé-socialisation » LOL !!! MDR !!! PTDR !!!! j’ai envie de dire ….
la dé-socialisation des gosses par l’informatique se fait au travers de programmes (et oui, un ordinateur sans programme, c’est un presse papier) qui sont TOUT sauf des outils de CREATION, de PARTAGE et d’ECHANGES ! des jeux pourrit des programmes non collaboratifs, etc …..
Et force de constater que, l’usage des réseaux sociaux par les enfants se fait dans 99% des cas à tord et à travers avec tous les risques que l’usage imparfait de n’importe que outil peut entraîner …
J’aimerai bien connaitre la « socialisation » d’une caissière de supermarché avec les cadences infernales, ou la socialisation d’une secrétaire, harcelée par un « petit chef » qui lui secoue un licenciement si elle n’obéit pas …
Opps j’oubliai … concernant l’article … je suis assez critique sur le sujet lorsque je lis :
« ce n’est pas de savoir programmer qui est essentiel, mais de savoir s’orienter, utiliser et s’autonomiser dans une galaxie d’objets et de services toujours plus nombreux » çà me fait penser aux dispositifs que les vendeurs mettent en place pour que les clients puissent s’orienter, utiliser et s’autonomiser dans une *galerie marchande* d’objets et de services toujours plus nombreux « pour pouvoir les acheter » …. bref en faire de bons petit consommateurs ?
et quand je lis :
<> oui en effet, tout apprentissage apporte une ouverture d’esprit. MAIS qui dit que l’apprentissage de la programmation doit se faire « à la place » d’une autre matière ? NON, c’est un plus au plus ! le monde d’aujourd’hui ne fera pas marche arrière (sauf cataclysme naturel ou social)
Enfin quand je lis :
<>
là aussi j’ai envie de dire LOL !!! MDR !!! PTDR !!!! … pfffff l’école va s’y mettre ? ha bon ? quand ? dans 20 ans ? ou 30 ans ? quand la première génération d’enseignants d’après guerre, puis la deuxième bien contaminée, puis la troisième génération d’enseignant aura disparue ????
MAIS IL SERA TROP TARD !!!!!! nos petites têtes blondes ne seront plus que des têtes creuses, avec juste le conditionnement à l’obéissance à 2 ordres : obéir à faire un travail, et surtout obéir à l’ordre de consommer.
voilà mes 2 grammes de réflexion sur le sujet, désolé pour les fautes d’orthographes !