Tout est parti d’une araignée. Une énorme araignée. Une horrible araignée noire et velue qui avait décidé, la folle, de faire l’autre soir son jogging sur le tapis du salon. Mauvaise idée : à deux pas du tapis se trouve le canapé, où j’étais moi-même tranquillement vautrée, un œil sur l’iPhone l’autre sur la télé en attendant l’arrivée de Morphée. Je ne sais plus si c’est l’œil de l’iPhone ou celui de la télé qui a réagi en premier, mais la présence de la Bête a très vite été détectée. Peur sur la fille, cri dans la nuit, bond sur le canapé, chair de poule, cheveux dressés sur la tête, respiration saccadée : jusque-là, tout était normal. Ce qui l’est un peu moins, c’est qu’une fois ma surprise passée, j’ai saisi la première chose à portée de main -l’iPhone-, et mon cerveau perturbé a hésité entre le jeter sur la Bête et chercher une appli killeuse d’araignées. J’ai finalement résolu le problème en prenant la Bête en photo et en la postant sur Twitter avec ce commentaire sobre et me semble-t-il approprié : « Hiiiiiiii ». Et là, je me suis interrogée. Pourquoi, au lieu de balancer le premier magazine venu sur la Bête ai-je balancé une photo sur Twitter ? Que s’est-il passé dans mon cortex pour que j’en vienne à avoir envie de partager cette photo avec les 730 personnes qui suivent mon compte Twitter ? Et pourquoi, aujourd’hui, toujours armée de mon iPhone, ai-je envie de bloguer mes élucubrations ?
Je crois que si je me pose ces questions, c’est parce qu’elles sous-tendent une grande partie de ma vie : ma vie numérique. Et que cette vie numérique a elle-même des répercussions sur ma progéniture : mes petits zèbres ont très souvent la vision d’une mère greffée à son iPhone, sorte d’entité assez nébuleuse, à la fois ici et ailleurs, les pieds sur terre et la tête dans le Cloud. Je sais, à des détails infimes (« maman, quand tu auras fini avec l’iPhone, tu pourras jouer avec moi ? »), qu’ils ont intégré cette particularité de leur mère 2.0. J’ai toutefois jugé utile de leur expliquer que si je me sépare rarement de l’iPhone, c’est parce que :
- le matin, je lis le journal, je consulte mon courrier, et je passe les commandes de Nespresso.
- le midi, je cherche une recette et j’écoute la radio.
- le soir, je consulte le programme télé ET je télécommande la télé.
- le soir toujours : je lis.
- tout le temps : je prends des photos, des notes, je cherche des mots, un itinéraire, etc.
Toutes ces tâches basiques, quotidiennes, étaient jusque récemment différenciées, elles nécessitaient des gestes multiples, identifiés, qui se rapportaient à un objet précis (livre, journal, télécommande etc.). Aujourd’hui, c’est la vie tout en un : tout en un geste -clic-, tout en un appareil -l’iPhone-, qui est donnée en modèle à mes enfants. C’est la vie en société aussi -si l’on considère que la vie en société est synonyme de vie en réseau, avec « les gens du téléphone », plus précisément « dans le téléphone », qui communiquent à coup de tweets et d’Instagram (le réseau photo qui monte). Je ne sais pas si c’est « bien » ou pas, je sais juste que c’est la vie, ma vie, et que ce sera aussi certainement un peu celle de mes enfants.
Voilà comment, un soir d’août 2011, une araignée qui tissait innocemment sa toile m’a plongée dans un abime de questionnements. Coïncidence ? Je ne crois pas.
PS : à celles et ceux qui se demanderaient s’il existe une appli pour tuer les araignées : la mienne s’appelle GentilMari, et elle est strictement personnelle.



Très joli article. Peut-on le publier sur Educavox?
Voilà mon mail : laurenceblog @ gmail.com
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