Au moment où j’écris ces lignes, je suis sous Prozac. La dépression me guette. Vous n’aurez pas été sans remarquer que le réel est un chouilla morose en ce moment, mais pourtant, comparé avec ce qui se passe derrière les écrans, c’est l’île aux enfants. Car figurez-vous que je reviens d’une veille sur les écrans et les enfants, où je me suis enquillé moult articles et études sur le sujet, et j’aime mieux vous dire que vous qui me lisez sur votre iPhone ou votre ordinateur, vous feriez mieux de faire une commande groupée de Prozac avec moi. Depuis que j’ai lu ce que j’ai lu, j’ai jeté l’iPad, j’ai remisé l’iPhone au fond d’un tiroir (pas encore pu me résoudre à le jeter mais c’est prévu), j’ai planqué l’ordinateur au grenier sous trois piles de livres et je l’ai entouré de gousses d’ail – on n’est jamais trop prudent –, et je tape ce billet sur une bonne vieille Olivetti. J’ai coupé les connexions – en fait, Free fonctionne tellement mal que la connexion s’est coupée toute seule mais bon bref –, et je songe désormais à partir élever des chèvres (réminiscence de soirées passées sur Twitter ET devant la télé à regarder L’Amour est dans le pré, une pure folie à double écrans qui me fait froid dans le dos rétrospectivement).
Oui, je le confesse, j’ai vécu dans l’inconscience la plus totale ces dernières années, ne voyant dans les écrans que des ouvertures vers d’autres mondes. Pire, j’ai entraîné mes enfants dans cette folie. Or, si j’en crois tout ce que je viens de lire, mes enfants vont : être asociaux, devenir obèses, être dépressifs, être des cibles publicitaires dociles, sombrer dans l’addiction, voire devenir déments, pour, au final, perdre plusieurs années d’espérance de vie. Voilà, en gros, ce qui attend les enfants qui approchent trop près trop jeunes d’un écran.
Mon cœur saigne bien sûr. Non, en fait, ce sont surtout mes yeux qui saignent, après avoir lu tous ces discours alarmistes autour des effets néfastes des écrans sur les enfants. Voilà un espace que l’on peut paramétrer selon ses critères, façonner selon ses passions, dans lequel on peut jouer, se détendre, discuter, apprendre, suivre des conférences passionnantes en direct, faire du sport… bref, un espace dans lequel on peut s’épanouir pour peu qu’on s’y comporte de manière responsable – comme on devrait le faire dans n’importe quel espace, qu’il soit virtuel ou non – et pourtant, le discours ambiant autour des écrans reste encore, en 2012, globalement anxiogène.
Dans un siècle, nos arrière petits-enfants exhumeront sur archives.org tous ces (pas forcément) beaux discours et feront la même comparaison que celle qu’a faite l’historienne des médias Anne-Claude Ambroise-Rendu avec… l’apparition du télégraphe. Dans la revue Le Temps des médias du printemps 2012, elle note : « Internet n’a pas le monopole des débats que suscite toute invention pesant d’un tel poids dans la vie quotidienne des individus, sur leur rythme de vie et leurs conditions de travail et d’échange. Avant lui le télégraphe a été salué, moqué, interrogé. On lui a reproché les mêmes travers qu’à la connexion permanente et aux réseaux sociaux. » Elle précise : « L’idée d’une compression du temps et de l’espace créant des pressions nouvelles (par exemple sur les pratiques professionnelles), celles d’une détérioration d’un langage abrégé et standardisé, l’idée d’une perte de l’intimité à cause des outils de communication livrant un surplus d’information, tout cela est déjà présent à propos du télégraphe. »
Oui, nos ancêtres se méfiaient du télégraphe. Qui s’en douterait aujourd’hui ? Alors essayons de faire une bonne blague à nos descendants : faisons leur croire que nous, peuple évolué du XXIe siècle, on ne nous la fait pas, et qu’on a bien compris que les écrans étaient des alliés, et pas des intrus dont il faut se méfier.

