Récemment, je suis allée acheter de la viande chez un boucher que je ne connaissais pas. Oui, je sais, j’ai une vie passionnante. Aventureuse aussi. Si, si, je maintiens, aventureuse. Car je suis allée chez ce boucher avec ma fille de 5 ans, et c’est là le côté aventureux de la chose : à peine rentrée dans la boutique, j’ai vu 5ans se serrer contre moi, et me chuchoter à l’oreille mi-étonnée mi-amusée mi-gênée (ne recomptez pas les mi, je suis fâchée avec les fractions) : “maman, il y a des poitrines”. J’aurais pu répondre “oui ma chérie, de porc”, mais je crois que cela n’aurait pas spécialement répondu à son attente. Parce qu’il y avait effectivement des poitrines, pas de porc mais apparemment fraîches, affichées sans retenue sur un mur de cartes postales, toutes labellisées “mauvais goût premier choix”. Je ne vous fais pas de dessins, parce que nous voyons tous de quel genre de cartes postales je parle. Je vais être aimable et dire simplement qu’elles étaient grivoises. Voire, pour certaines, “explicites”, comme on dit sur iTunes. Voilà, ma fille de 5 ans a vu un mur avec du contenu explicite. Et ça n’était pas sur Facebook, mais chez un commerçant tout ce qu’il y a de plus brick and mortar.
Et des murs avec du contenu explicite, ou choquant, mes enfants en croisent à longueur de journée. Ils ne passent pourtant pas leurs journées sur le Web. Je citerai donc :
- cette une du Petit Quotidien, journal que mes enfants adorent, mais qui fait parfois dans l’angoissant, comme avec ce numéro récent qui titrait sur l’enlèvement raté d’une fillette. Question lancinante de 8 ans depuis : “mais maman, qu’est-ce qu’ils font aux enfants, les gens méchants ?”.
- sur Gulli (oui, Gulli), cette bande-annonce toute en finesse, pour une émission elle aussi toute en finesse, intitulée “Mission protection”, sorte de “Enquête exclusive” adaptée aux enfants, où l’on voit, dans la seule bande-annonce, des blessés, des sirènes hurlantes, des flammes, parfait arsenal de la fabrique de l’angoisse, qui a fait zapper mon 7ans dans l’urgence.
- parlant de bande-annonces, j’adoooore emmener mes enfants au cinéma voir un film familial… où sont diffusées des bande-annonces pour Harry Potter (l’image du “monsieur sans nez” hante encore l’imaginaire de 5ans, qui avait déjà été très choquée par la bande-annonce d’Avatar… diffusée dans un DVD Disney).
- chez le marchand de journaux, c’est un délice de gourmet, où les enfants ont l’embarras du choix entre filettes étranglées par leur mère, sex toys ou images de guerre.
- il y a un an, alors que j’écoutais France Info dans la voiture, mon fils a été très choqué d’entendre qu’une policière avait été tuée au sabre. Il m’en parle encore.
J’arrête là ou je continue ? Les “contenus choquants” sont partout, parce que la vie, en 2012, est ainsi faite qu’elle expose sans aucune retenue nos enfants à la violence, que ce soit celle des mots ou des images. Nous nous plaignons des “écrans”, en particulier ceux d’ordinateur, mais la vie d’aujourd’hui n’épargne pas les têtes blondes (ou brunes ou whatever). Nous poussons des cris d’orfraie dès qu’ils mettent un doigt sur le clavier, alors que c’est dès qu’ils mettent un pied par terre que le choc peut survenir.
So what ? Not much au final. Si ce n’est que je suis somme toute plus tranquille quand les enfants jouent sur l’ordinateur ou l’iPad que quand ils regardent la télé ou se promènent dans la rue. Et que le meilleur moyen de les aider dans ce monde un peu fou, c’est d’anticiper. De parler. De prévenir, plutôt que d’avoir à guérir. Le monde que nous offrons à nos enfants est trop souvent agressif et violent. Les “contenus choquants” en ligne ne le sont que parce que l’IRL est choquant. Alors, oui, apprenons à nos enfants à surfer, comme nous leur apprenons à marcher, à traverser la route, à faire du vélo, à nager… Mais apprenons-leur surtout à avancer, devant ou derrière un écran, en sachant qu’un jour ils découvriront Reddit, 4chan, ou plus simplement Google Images et Youtube… Prévenons-les que ces plateformes contiennent de tout, préparons-les au monde, virtuel comme réel, avec le versant négatif, mais aussi positif. Expliquons-leur que c’est sur Youtube que des millions de personnes (huit) ont pu suivre en direct le saut de Félix Baumgartner…
Et faisons-leur également confiance pour gérer, voire digérer, à leur manière les contenus inappropriés qu’ils ne manqueront pas de croiser. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la vidéo tournée il y a quatre ans par les ados prépubères Louis and Zach : 16 millions de vues pour la parodie d’un clip un peu hot mais surtout ridicule, ce qui n’avait pas échappé aux deux kids, et qui a assuré la viralité, et le succès, de leur vidéo sur Youtube…
Epilogue
Je suis retournée chez le boucher au mur constellé de chaires plus ou moins fraîches, parce que son onglet est top. En attendant notre tour, avec 5ans, on a regardé ensemble les cartes postales, on a décidé qu’elles étaient à la fois drôles et moches, et qu’on préférait regarder l’étalage de viande. Le vrai.
A (re) lire ou (re)voir
Contenu choquant chez le marchand de journaux
http://parents3point0.com/poids-des-mots-choc-des-photos-le-point-zero/
Deux ou trois réflexions autour du clic
http://parents3point0.com/deux-ou-trois-reflexions-autour-du-clic/

